
Voici le texte in extenso pour exemple :

Je voudrais vous parler d'une lecture que je viens de terminer cette semaine. Un écrivain. Une écriture. Une sensibilité.
Des souffrances, des peines infligées et reçues, la faim dévorante de toute une existence liée au manque et à la frustration, la rencontre de la cruauté, et ce dès la petite enfance, et l'émergence progressive de la perception de sa différence, ce qui le conduira par degrés successifs à l'écriture. Une histoire universelle et pourtant à ce point intime et unique. Une histoire que l'on croit connaître car elle est celle de la rencontre avec la violence et le racisme rampant et courant. Une histoire que l'on croit avoir déjà lue ou déjà vue tant de fois, car elle est celle qu'on retrouve dans tellement de récits et de biographies dans ce monde. Ce livre on l'a vu tellement circuler, -on l'étudie au collège encore aujourd'hui-, qu'il fait partie du « paysage ».
Cependant, oserais-je dire que je n'ai commencé ce livre que le 8 août dernier, et qu'à 38 ans, j'ai tout de même ressenti un choc plus violent, et avec beaucoup plus d'implications émotionnelles que si je l'avais lu à 14 ans. Que j'ai trouvé en l'écrivain un frère d'âme car en dépit d'époques et de contextes bien différents, en dépit de nos races, langues, cultures, et vécus bien dissemblables, j'ai trouvé la même perception de sa différence, le manque de possibilités de trouver sa place dans cet univers, et en fin de compte comment finir par devenir un éveilleur de consciences.
Je veux vous parler de Richard Wright, et de son roman autobiographique, Black Boy.
Mais avant, en guise de mise en bouche, laissez-moi vous narrer une petite aventure du quotidien. J'avais déjà en tête une partie de mon article lorsque hier, je vais faire quelques courses à la supérette du coin. A l'entrée de cette dernière, une jeune femme était installée alanguie, le dos appuyé contre un scooter, les pieds déchaussés et sensuellement en contact avec le granit qui recouvrait le trottoir à l'entrée du magasin, comme s'il s'agissait d'un sofa. La tempe gauche cloutée de piercings était penchée généreusement sur un livre d'un peu plus d'une centaine de pages. Elle faisait la manche, comme tant d'autres, mais je l'avais remarquée. La lecture a quelque chose de désarmant, ne trouvez-vous pas ? Je suis entré dans le magasin sans lui montrer plus d'attention, j'ai fait mes courses et je suis ressorti. Mon regard a rencontré le sien. Avec un beau sourire, elle s'est adressée à moi, me demandant s'il me restait quelques centimes. Mes piécettes vinrent grossir les rangs joyeusement désordonnés de son obole, disposés sur un tissu chamarré de motifs post babas-cool. Je lui demandais alors ce qu'elle lisait. Elle me tendit la couverture. C'était du Soljénitsyne. Nous discutâmes de ce qu'était cet auteur qui a libéré la parole et les consciences de son pays, fait tomber la chape de plomb du rideau de fer, de l'image que nous avions des pays de l'Est alors. Apprenant quelques détails sur l'existence de cet auteur russe par mon inconnue, je regrettais une fois de plus de n'avoir pas pu rencontrer encore l'écriture de ce dernier, n'ayant été confronté personnellement qu'à des citations que j'ai trouvées belles, fortes, et poétiques. J'ai fait ensuite un lien qui me paru évident avec Richard Wright. Tous les deux étaient des êtres d'exception, au vécu difficile; tous deux ont écrit avec talent, et ont permis l'émergence d'un état de conscience collective. Il fallait mettre des mots sur ce qui était tu et accepté tacitement, mais vécu comme une souffrance par un groupe d'individus.
Alexandre Soljénitsyne a incarné la résistance à l'oppression du système soviétique; Richard Wright a lui aussi dénoncé les affres du système de ségrégation raciale. Je quittai ma belle inconnue aux pieds nus avec une nouvelle idée : les écrivains qui ouvrent la voie de la libération ont bien des points communs. Une analyse comparée serait sans doute à creuser pour un besogneux.
Revenons à Richard Wright lui-même, ou plutôt à son enfance décrite dans Black Boy. A tout moment de cet ouvrage j'ai pu faire des rapprochements avec mon existence.
La différence, Richard va la connaître très vite. Il est né dans une famille noire d'un état du Sud des Etats-Unis en 1908. La ségrégation et les violences raciales sont très fréquentes. L'ère de l'esclavage ne s'est arrêtée que deux générations plus tôt.
Tout petit il met le feu chez lui, ou il tue un chat en le clouant sur une porte. Il se heurte ainsi très vite à la violence répressive et douloureuse des adultes. Son père abandonne sa famille et sa mère doit travailler pour subvenir difficilement à leurs besoins. Elle les abandonne même un certain temps dans un orphelinat. Le manque, la peur, la faim sous toutes ses formes ne quitteront jamais alors Richard. La prise de conscience des violences raciales apparurent très tôt dans sa vie, tout d'abord lointaines, floues et abstraites, puis de plus en plus présentes, pressantes, omniprésentes dans leur banalité intolérable. Cela commence par le meurtre de son oncle, propriétaire d'un cabaret dont le succès avait outragé des membres du Ku Klux Klan. Puis ce fut les déménagements perpétuels. Richard Wright ne put ainsi suivre pratiquement aucune année scolaire complète jusqu'à sa douzième année. Les livres l'attiraient, mais ce besoin de lire des livres « impies » dans une famille fort religieuse ne fut jamais admis, pas plus que son désir émergeant peu à peu de devenir écrivain (à cause de sa frustration de lecture sans doute en partie). Intelligent et sensible, il a connu avant toute chose l'expérience de la rue. Ainsi il erre dans les bars. Il devient ivrogne à l'âge de six ans, puis s'arrête de boire définitivement. De cette période il apprend aussi les pires gros mots et propos salaces qu'on lui fait répéter et mémoriser sans qu'il en comprenne le sens et les implications. Cela lui causera d'ailleurs une ou deux graves altercations familiales. D'autre part, au-delà du langage de la rue, de son aspect frondeur qui le mettra peu à peu aux bancs de sa famille, Richard a très vite compris qu'il devait imposer le respect à ses camarades dès le départ par la violence en se battant dès le premier jour contre les brutes de l'école ou du quartier. Cette première journée de classe et ces combats de cour se reproduiront à chacun de ses changements d'école. Sa mère finit par tomber gravement malade, paralysée en grande partie par une attaque cérébrale. Pris en charge par la famille qui s'installe chez la grand-mère, la vie s'organise. Richard et son frère sont séparés et envoyés chacun chez un de leur oncle. Mais le contact passe mal entre Richard et sa tante par alliance, d'autant plus qu'on le fait dormir dans la chambre d'un enfant précédemment décédé, et cela fait emballer les terreurs nocturnes du petit garçon qui n'arrive plus à dormir. Il réclame avec insistance de retourner chez sa grand-mère. De retour là bas, il vit mal nourri, la faim au ventre et dans le cœur. Une faim qui avec l'école, va peu à peu se transférer à son intellect avec sa soif de lecture, très souvent contrariée par sa famille. Son désir de lire des suppléments illustrés le conduit à vendre innocemment un journal. Mais il réalisera bien tard que ce dernier est un journal de propagande du Ku Klux Klan. A 14 ans, par désœuvrement, il écrit sa première nouvelle, qu'il fait publier dans un journal local. Mais personne d'autre que lui et son rédacteur en chef ne perçoit ce que représente ce geste d'écrire. Il va essayer plein de petits boulots, mais il n'est jamais à sa place, toujours trop sensible au racisme ambiant. Ce racisme envers les noirs n'en fait pas seulement une victime. On découvre aussi que le racisme est à plusieurs tranchants. Par exemple que les noirs étaient aussi racistes envers les juifs ou les blancs, par réaction. Cela conforte la notion de ségrégation encore prééminente à ce moment de l'histoire américaine.
On est bien loin de l'ère Obama, et quand bien même, le racisme des États du Sud a des racines bien ancrées. À cette époque la vie d'un homme noir pesait bien peu et le respect ne lui était pas dû.
À l'époque de Richard Wright, sa couleur de peau lui ferme toutes les portes de la progression sociale. Il se heurte durement à un système cautionné même par la communauté noire (renforcée par le rôle de la religion qui cherche aussi à le faire entrer dans le rang). Un système destiné à le cantonner à une position sociale inférieure, sans aucune mixité sociale, raciale et culturelle. Richard Wright a dû sentir tout cela, qu'il n'avait aucune chance de devenir ce qu'il souhaitait être dans ce contexte ségrégationniste. Il savait qu'il devait tout mettre en œuvre pour partir vers le nord des États-Unis où il aurait plus de chance. Il chercha un travail pour économiser et partir, mais, à chaque fois, il rencontra le racisme et la violence des blancs envers les noirs. Profitant d'une combine mise en place par la guichetière d'un cinéma où il travaillait alors, Richard réussit à partir à Memphis. Engagé dans une entreprise de fabrication de lunettes, logé chez une dame et sa fille qui espérait le voir l'épouser, Richard réussit à améliorer sa situation puis plus tard à reformer sa famille avec sa mère et son frère. Il rencontra aussi en ville toutes sortes d'autres comportements liés au racisme, et fut même entraîné par ses patrons à boxer contre l'employé noir d'une maison concurrente, comme pour un vulgaire combat de coqs dans lequel on excite l'agressivité et la rivalité de l'adversaire. Mais son désir de lire, d'écrire et d'aller dans les États du Nord continuait à grandir en lui. Avec la complicité d'un employé blanc de son entreprise, il réussit à emprunter des livres à la bibliothèque municipale (eh oui, la bibliothèque était interdite aux hommes de couleur, et à accéder à la littérature universelle. Il finit par s'enfuir et prendre le train pour échapper à ce monde sans perspectives pour lui.
Richard Wright se heurte à un monde de violences, à des murs de préjugés et de règles implicites, à de solides barrières mentales, symboliques, religieuses, et ethniques. Il n'est pas de ce monde-là. Il ne se sent pas capable de l'accepter tel qu'il est, quand bien même il chercherait à s'y conformer pour acquérir les moyens de réussir ses projets. La lecture, l'écriture, la culture tout simplement sont des clés de compréhension du monde pour lui, renforçant ce qu'il a pressenti avec sa sensibilité propre, son expérience multiple de la rue, de la dure réalité du quotidien. Sa famille même, si dévote, est elle-même le théâtre de scènes d'une extrême cruauté. Sa soif de vivre et d'exister égale sa faim (de lire, d'écrire, et de manger à sa faim tout simplement). Les événements dramatiques qui jalonnent sa vie et sa grande sensibilité forment le creuset de cette personnalité originale, qui ouvre la voie de la prise de conscience de la communauté noire, et de ce qui fera, plusieurs décennies plus tard, le nid des mouvements de droits civiques. Richard Wright pose la pierre angulaire de la libération de la parole afro-américaine.
Au-delà du fond, c'est la rencontre d'une vraie écriture, d'une grande poésie, d'une liberté totale, d'une introspection sincère, dans une langue parfaite et riche. Le texte de Richard Wright trouve sa place de choix dans la littérature mondiale et prouve son inventivité, son originalité, tout en la reliant à une sensibilité et à des thèmes universels. Il y a quelque chose de Richard Wright en chacun de nous…

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